Numéro spécial : Tourisme intérieur
Le temps de la visite.
Le temps de la réflexion.
Portrait clinique du visiteur du samedi matin — par l'agent immobilier qui tient encore debout.
11h00. Maison T5 avec jardin, Ludon-Médoc. Le couple arrive avec sept minutes d'avance. Ce détail, en apparence anodin, constitue en réalité le premier indice.
Ils ont un classeur. Un classeur à intercalaires. Avec des onglets. L'un d'eux est étiqueté « défauts potentiels ». Je souris. Je connais cette espèce.
La visite durera 1h47. Contre les 30 minutes annoncées. Comme toujours. Ils poseront 41 questions, dont 12 auxquelles je n'ai pas à répondre — orientation exacte de chaque pièce en décembre, température du sol en juillet, humidité relative de la cave « par temps de sirocco ». Je réponds quand même. C'est mon tempérament.
Le Documentaliste : classeur, mètre laser, liste de questions rédigée la veille. Il achète rarement. Il prépare depuis 2019.
La Décoratrice : elle ne regarde pas les murs, elle regarde à travers. Elle voit déjà son canapé gris dans le salon. Elle ne peut pas se permettre ce bien. Elle le sait. Moi aussi. On continue quand même.
Le Beau-Père : il frappe les murs. Fort. Il dit « humidité » sans regarder un hygromètre. Je hoche la tête aussi. C'est plus rapide.
Le Philosophe : « La maison a-t-elle une âme ? » Il n'achètera pas non plus, mais la conversation était intéressante.
Il existe un axiome universel dans le métier : les gens passent 80 % du temps dans la cuisine. La maison a quatre chambres, une terrasse, un sous-sol de 80 m², une vue dégagée sur les vignes. Ils veulent savoir si le plan de travail est en granit ou en quartz.
C'est du stratifié. Le silence qui suit dure exactement cinq secondes. C'est mon yoga à moi.
L'agent immobilier décortique une visite. Il y a une suite, ou pas. Ce qu'on fait entre les deux : on répond aux appels du dimanche soir, on explique que non, la taxe foncière ne se négocie pas, on accompagne des gens qui n'achèteront pas mais qui ont quand même besoin d'être accompagnés.
C'est souvent utile. C'est la même chose, parfois.