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Samedi Matin — L'Agent Immobilier
La Gazette du Cabinet
Édition du samedi · Vol. MMXXVI · No. 48
Numéro spécial : Tourisme intérieur

Le temps de la visite.
Le temps de la réflexion.

Portrait clinique du visiteur du samedi matin — par l'agent immobilier qui tient encore debout.


L'état des lieux

11h00. Maison T5 avec jardin, Ludon-Médoc. Le couple arrive avec sept minutes d'avance. Ce détail, en apparence anodin, constitue en réalité le premier indice.

Ils ont un classeur. Un classeur à intercalaires. Avec des onglets. L'un d'eux est étiqueté « défauts potentiels ». Je souris. Je connais cette espèce.

La visite durera 1h47. Contre les 30 minutes annoncées. Comme toujours. Ils poseront 41 questions, dont 12 auxquelles je n'ai pas à répondre — orientation exacte de chaque pièce en décembre, température du sol en juillet, humidité relative de la cave « par temps de sirocco ». Je réponds quand même. C'est mon tempérament.

Taxonomie du visiteur

Le Documentaliste : classeur, mètre laser, liste de questions rédigée la veille. Il achète rarement. Il prépare depuis 2019.

La Décoratrice : elle ne regarde pas les murs, elle regarde à travers. Elle voit déjà son canapé gris dans le salon. Elle ne peut pas se permettre ce bien. Elle le sait. Moi aussi. On continue quand même.

Le Beau-Père : il frappe les murs. Fort. Il dit « humidité » sans regarder un hygromètre. Je hoche la tête aussi. C'est plus rapide.

Le Philosophe : « La maison a-t-elle une âme ? » Il n'achètera pas non plus, mais la conversation était intéressante.

La philosophie du métier

Il existe un axiome universel dans le métier : les gens passent 80 % du temps dans la cuisine. La maison a quatre chambres, une terrasse, un sous-sol de 80 m², une vue dégagée sur les vignes. Ils veulent savoir si le plan de travail est en granit ou en quartz.

C'est du stratifié. Le silence qui suit dure exactement cinq secondes. C'est mon yoga à moi.

L'agent immobilier décortique une visite. Il y a une suite, ou pas. Ce qu'on fait entre les deux : on répond aux appels du dimanche soir, on explique que non, la taxe foncière ne se négocie pas, on accompagne des gens qui n'achèteront pas mais qui ont quand même besoin d'être accompagnés.


Ce n'est pas toujours rentable.
C'est souvent utile. C'est la même chose, parfois.
Le journal de bord du samedi
11 h 00
Arrivée · T5 avec classeur
Sept minutes d'avance. Le classeur est vert. Couleur olive. Intercalaires beiges. Je note mentalement.
Inattendu
11 h 08
Cave · la détection d'humidité amateur
M. Fontaine frappe le mur du plat de la main. Fort. Trois fois. Il dit « ça sonne creux ». C'est une cave. Ça sonne creux. Nous sommes d'accord.
Routine
11 h 22
Cuisine · l'incident du stratifié
Cinq secondes de silence après l'annonce. Puis : « On peut voir le sous-sol ? » On passe à autre chose. Je respire.
Tension
11 h 31
Jardin · l'orientation cardinale
« Le soir en été, on est à l'ombre à quelle heure exactement ? » Je calcule mentalement. Je donne une fourchette honnête. Ils notent. Je me demande si quelqu'un note mes réponses avec autant d'application.
Philosophique
11 h 47
Sortie · la question du prix
Elle arrive. Je réponds. Tout le monde repart. Je verrouille le portail — gris — derrière moi.
Classique
12 h 05
Retour voiture
Deux appels manqués. Un SMS : « On réfléchit. » Je réponds : « Bien sûr, prenez le temps. » Je mets le contact.
Routine
12 h 12
Prochaine visite · T3 sans cave
Nouveau couple. Pas de classeur signalé. L'espoir, c'est ça.
Optimiste
Ludon-Médoc
Depuis 1964